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Predication de Philipoussi Robert

Jean chapitre 14, versets 1-12

1 Que votre cœur ne se trouble pas. Mettez votre foi en Dieu, mettez aussi votre foi en moi.
2 Il y a beaucoup de demeures dans la maison de mon Père. Sinon, vous aurais-je dit que je vais vous préparer une place ?
3 Si donc je m’en vais vous préparer une place, je reviens vous prendre auprès de moi, pour que là où, moi, je suis, vous soyez, vous aussi.
4 Et là où, moi, je vais, vous en savez le chemin.
5 Thomas lui dit : Seigneur, nous ne savons pas où tu vas ; comment en saurions-nous le chemin ?
6 Jésus lui dit : C’est moi qui suis le chemin, la vérité et la vie. Personne ne vient au Père sinon par moi.
7 Si vous me connaissez, vous connaîtrez aussi mon Père. Et, dès maintenant, vous le connaissez et vous l’avez vu.
8 Philippe lui dit : Seigneur, montre-nous le Père, et cela nous suffit.
9 Jésus lui dit : Il y a si longtemps que je suis avec vous et tu ne me connais pas, Philippe ? Celui qui m’a vu a vu le Père. Comment peux-tu dire, toi : « Montre-nous le Père ! »
10 Ne crois-tu pas que, moi, je suis dans le Père, et que le Père est en moi ? Les paroles que, moi, je vous dis, je ne les dis pas de ma propre initiative ; c’est le Père qui, demeurant en moi, fait ses œuvres.
11 Croyez-moi : moi, je suis dans le Père, et le Père est en moi. Sinon, croyez à cause des œuvres elles-mêmes.
12 Amen, amen, je vous le dis, celui qui met sa foi en moi fera, lui aussi, les œuvres que, moi, je fais ; il en fera même de plus grandes encore, parce que, moi, je vais vers le Père ;

Résumé :

L'évangile de Jean est une composition subtile. Entre la question venue d'en haut : que cherchez-vous , et la question venue d'en-bas, où demeures-tu (premières prises de paroles de Jésus et des disciples dans l'évangile de Jean) il n'y a peut être qu'une seule réponse. Celle-ci est encore voilée par les interrogations de deux disciples, face à un maître en plein désarroi. Un maître dont ils n'aperçoivent pas encore la véritable nature et donc le véritable sens du discours, encore en prophétie d'appel à découvrir le nom du chemin de cette grâce déjà ressentie, perçue, obtenue, fidèle depuis la création de toutes choses. Les questions des disciples, et leur temporalité ce sont les nôtres.

Le chemin du prédicateur et ses véhicules

Le prédicateur que fait-il ? Il trace un chemin, un chemin communautaire, un chemin singulier, un chemin connu, un chemin inconnu, de nombreux chemins, vers une destination qu'il sent qu'il ressent, plus qu'il ne la sait, le prédicateur conduit, mais en fonction des textes du jour, il conduit à chaque fois des véhicules, disons, très différents. Certains sont poussifs, et pour rouler à fond, ou pour rouler droit, pour s'arrêter à temps, il faut tenir compte de tous les rafistolages à l'intérieur de la tradition d'un texte et être un peu doué en mécanique, avoir fait les bons réglages, pour arriver à l'étape suivante, mais parfois, voilà, le prédicateur est invité à conduire un texte de l'évangile de Jean. A ce moment là, il est saisi d'une impression étrange, en gros il n'a plus à combattre il n'a plus à aller farfouiller dans le moteur, il a l'impression qu'il n'a plus qu'à se laisser conduire, puisque tout est parfait.
Pour quitter l'imagerie automobile, mais rester dans le défi de la prédication, le prédicateur de Jean peut se sentir écrasé par le poids de l'histoire de la tradition sur ce livre, écrasé par la perception multiforme qu'en ont tous ceux qui le côtoient, et même, l'aime, ce sont les mots de ceux qui ont une préférence pour l'évangile de Jean, ils disent qu'il l'aime. Le prédicateur peut essayer d'aller chercher ce que le texte voulait dire au moment où il a été reçu, et tenter d'expliquer, démonter de façon érudite les mécanismes de la composition de l’œuvre, ou alors, il peut conduire en se laissant conduire avec l'idée que si la Parole de Dieu est éternelle, alors elle est aussi contemporaine, et qu'ainsi, il n'y a qu'à regarder attentivement ce qui est écrit en ressentant la Parole de Dieu qui y parle en ce moment.

La réponse aux deux questions de Dieu et de l'homme

Chaque fois que je tente une méditation sur cet évangile, j'entends deux questions qui m'en fournissent le cadre. La première parole de Jésus dans cet évangile : « Que cherchez-vous », et la première parole des disciples : « où demeures-tu ? » , deux questions entre lesquelles le prédicateur de Jean doit se frayer une réponse. La réponse, à ces deux questions. Une réponse conjuguée de Dieu et de l'homme. Cette valeur vide, entre ces deux questions est une des clés de l'évangile.

Situation 1 : deux disciples critiques

Qu'avons nous. Nous avons un discours de Jésus, entrecoupé de remarques de deux disciples, Thomas et Philippe.
Thomas, on ne le présente plus. On sait de lui son incrédulité, on méconnaît souvent son caractère téméraire, quand par exemple Jésus entreprend d'aller visiter son ami Lazare qui est mourant et qui est déjà mort, les autres disciples protestent, « les Judéens vont te lapider » et Thomas dit, en substance « allons y, et mourrons avec lui ». Il apparaît aussi en téméraire quand justement il n'est pas là quand les disciples sont pour une première fois barricadés de peur des persécutions. Lui, ne s'est pas barricadé.
Mais incrédule, aussi, et téméraire aussi, quand il ose poser cette question : « nous ne savons pas où tu vas, comment pourrions nous en connaître le chemin ? ».

Et nous avons Philippe, le disciple le plus cité dans l'évangile de Jean, toujours là aux moment clés, et aussi à la Pentecôte . Deux disciples donc particulièrement remarqués par Jean. Et celui-ci fait cette remarque très étonnante : « Seigneur, montre-nous le Père, et ça nous suffit »

Une catéchèse risquée. L'audace pour être disciple ou bon interprète de l'évangile.

Les auteurs de la catéchèse de Jean, car l'évangile de Jean est une catéchèse, ont pris un énorme risque en confiant le rôle de questionneurs à Thomas et à Philippe, plutôt qu'à des béni oui oui posant la question comme l'écrin dans lequel le maître pourra déposer sa réponse. Ce n'est pas le cas ici, et dans le processus d'identification inévitable que nous faisons avec les disciples – difficile de se comparer à Jésus, surtout dans Jean ! -nous sommes confrontés à des disciples ayant une personnalité critique marquée. C'est peut-être cette qualité là qui est exigée pour le bon interprète de la Bible, qu'en tant que protestants, nous devrions tous avoir. La capacité de questionner, y compris le personnage de Jésus, mais pour quitter le point de vue littéraire, interroger Jésus, comme une interrogation sacrée : celui ci est-il de Dieu ? Est-il Dieu ?.

Ou l'interroger directement, comme le font Thomas et Philippe :

Où demeures tu ? On ne sait pas où tu vas ...Montre nous le père, et ça nous suffira.

Quelle audace. C'est cette audace dont nous avons besoin quand nous tentons de comprendre le mystère divin autour de Jésus. Nous montre t il le père, ou fait il écran ? Que dit il au fond, quelle voie, quel chemin trace t-il ? « Où » est il, question centrale : où est il dans notre théo logie, dans notre discours sur Dieu – parce que nous avons tous un discours sur Dieu si nous sommes croyants – sinon c'est grave, l’Église , le projet de l’Église, illuminer le monde de l'imminence du divin, ce projet va s'éteindre. Où est il Jésus, dans notre discours, notre parole, nos actes de paroles, sur Dieu ?

Situation 2 : un maître dans le désarroi

Voilà la question catéchétique de Jean. Mais voilà, dans les réponses de Jésus, on ne sent pas la parfaite maîtrise du maître qui assène sa leçon à ses disciples pour finalement le réduire au néant. Comme dans une discipline d'art martial. Les disciples de ce texte ont challengé leur maître. Et celui ci, à l'entendre, semble être en plein désarroi.

Il y a si longtemps que je suis avec vous et tu ne me connais pas, Philippe ?

Cette remarque de Jésus, isolée, est poignante.

Mais celles ci aussi, le sont, une fois qu'on a mis le texte en harmonie.

Comment peux-tu dire, toi : « Montre-nous le Père ! Comment peux-tu ?

Croyez-moi, dit-il moi, je suis dans le Père, et le Père est en moi. Sinon, croyez à cause des œuvres elles-mêmes. Jésus dit « si vous ne me croyez pas », il dit ça à ses disciples, il dit ça, sinon croyez à cause des œuvres elles mêmes », il dit ça, et ça laisse du jeu. Ça laisse au disciple, au lecteur, du jeu, de la liberté face au maître, quand celui ci lui dit, hé bien si vous ne me croyez pas, croyez au moins les actes.

Les actes … Les actes, et bien , c'est simplement tous ceux qui ont trouvé le chemin vers le créateur, grâce à ce Maître, sans toute fois être bien conscient de la participation de ce maître à cette grâce.

Car rappelons nous, Ce ne sont pas les paroles de Jésus qui nous sauvent, ce n'est pas son histoire, ce n'est pas un crédo, ce ne sont pas les évangiles, c'est lui-même.

Il ne parle pas. Il est la Parole.

Mais tout en étant au bénéfice de cette grâce, nous avons du mal à reconnaître en Jésus la source de cette grâce, ce plaideur de notre cause.... « que cherchez vous » nous dit il. Nous voyons les actes, ne serait ce que notre bonheur d'être de Jésus-Christ, et par ces actes, un jour nous saisirons ce qu'il voulait dire dans ce passage.

Si le procédé littéraire est fin , il reste que la personne de Jésus dans ce texte semble en désarroi, qu'elle semble dépitée. Et cela semble logique, au chapitre précédent, Jésus lave les pieds de ses disciples – un acte complètement en dehors de toute norme et largement oublié dans ce qu'il impliquerait du point de vue moral – mais ensuite annonce que Judas va le trahir, que Pierre va le renier et nous arrivons au chapitre 14 avec ces deux questions qui d'une certaine manière, brise encore plus Jésus, ambiance de désarroi dont la tonalité est donnée par cette phrase ; « Il y a si longtemps que je suis avec vous et tu ne me connais pas ».

Le discours que nous ne pouvons pas encore entendre

Alors, maintenant il nous reste à entendre les paroles de Jésus, mais à les entendre encore un peu étouffées dans notre présent, et notre présent c'est toujours, les questions, les remarques de Thomas et Philippe « on ne sait pas où tu vas, ça suffit, montre nous le père », il nous faut entendre ces paroles comme si nous les entendions le jour où enfin éclairés par la conscience des bénéfices de la grâce manifestée en Christ, nous soyons brusquement réveillés aussi sur le sens de ces paroles que Jésus prononce en plein désarroi, entouré de trahison, de critiques des disciples censés le soutenir et à qui il avait lavé les pieds pour leur faire comprendre ce qu'ils n'ont pas compris et ce que l'ensemble de notre monde humain n'a pas compris, entendre, percevoir au milieu de notre ignorance, un peu de ce qu'il dit quand par exemple il dit Il y a beaucoup de demeures dans la maison de mon Père

Alors, il y a peut être une place pour moi... mais aussi, pour tous ceux qui ne suivent pas le Christ.

C’est moi qui suis le chemin, la vérité et la vie. A tous qui cherchent le chemin, le voilà. C'est lui. Au milieu de ce chemin et de cette vie, il y a la vérité, qui en grec se décompose en deux mots : non-oubli. Au milieu du chemin et de la vie, au milieu du chemin de la vie, il y a le non oubli. Le non oubli des aimés de Dieu, le non oubli de tout ce qui a laissé une trace .

C'est lui le chemin, toi qui cherchais le chemin, tu te souviens ? Ou plutôt, ce n'est pas lui , c'est plus fort que ça. Ce qu'il y a à entendre , au milieu de notre brouhaha de traitrise, de lâcheté et de critiques c'est ceci, ce sont ces trois mots : « c'est moi » , comme si tu t'adressais à lui, et qu'il te dise « c'est moi », c'est moi le chemin, le chemin de la grâce de Dieu.

Personne ne vient au père si non par moi.
Qu'importe qu'il me reconnaisse, maintenant, ou après ou non. Ce qui est dessiné ici, c'est l'affirmation du chemin de la grâce, ce n'est pas l'exclusion des autres qui méconnaissent l'identité de ce chemin. Ce que l'évangile de Jean dit c'est qu'il existe un chemin de la grâce et de la vérité qui n'oublie pas. Mais c'est ce chemin qui va t'entrainer, ce n'est pas toi qui le sélectionneras, si tu es chrétien, tu nommeras plus facilement ce chemin Jésus-Christ, mais ne le nomme pas trop vite, regarde ce qu'il a fallu aux disciples de temps et d'expérience pour comprendre. Mais de toutes façons, ce n'est pas le nommer qui le fait exister, il existe depuis longtemps et c'est ce que dit Jean dans son prologue.

C'est le père qui agit par moi.

Je suis l'acte parole de Dieu et méditez comment Dieu agit, des noces de Cana à la femme adultère, jusqu'au poisson grillé final, regardez ce mode extrêmement étonnant et expressif de l'action du Père à travers Jésus. C'est le paysage du chemin de la grâce. Les paroles de Jésus dans ce texte sont des prophéties.

Amen, amen, je vous le dis, celui qui met sa foi en moi fera, lui aussi, les œuvres que, moi, je fais ; il en fera même de plus grandes encore, parce que, moi, je vais vers le Père ;

Celui qui a lavé les pieds de ces disciples qui le trahissent, le critiquent, s'interrogent, l'interrogent, sait qu'il n'est pas tout puissant compositeur de monde, mais il sait aussi que la parole de Dieu le traverse en immédiateté,en intensité, il sait aussi qu'il a l'oreille de Dieu, quand lui aussi, il prie : donne nous aujourd'hui notre pain de ce jour, et que des foules sont nourries...il sait néanmoins qu'il n'est pas le tout puissant et ne peut pas se rendre compte o combien hérétique ce sera d'affirmer qu'il est Dieu, alors qu'il est la Parole de Dieu, ce qui est une nuance monumentale, et que dans cette mesure, oui, il est divin, mais, il n'est pas le Dieu tout puissant, il dit même que ses disciples lâches ou téméraires, traitres ou critiques aujourd'hui, un jour quand ils auront saisi la nature profonde du maitre qui les a accompagnés, feront de plus grandes choses que lui. Quelle questionnante humilité pour le Jésus qu'on comprend toujours dans l'évangile de Jean comme la réplique exacte de Dieu.

Que cherchez-vous ?
Où demeures-tu ?

La réponse à ces deux questions nous est donnée dans ce récit.

Que cherchons nous ?
Nous cherchons le chemin de la grâce de Dieu qui ne nous oublie pas .

Où demeure-t-il ?
Il demeure sur le chemin de la grâce.

Que le Seigneur nous bénisse.

AMEN.

Philipoussi Robert